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Dans son « Livre des êtres imaginaires », Borges consacre un court texte aux Lamed Wufniks. En voici un extrait : « Il y eut et il y a toujours sur la terre, trente-six hommes justes dont la mission est de justifier le monde… Sans eux, Dieu anéantirait le genre humain. Ils sont nos sauveurs mais ils l’ignorent. » J’aime cette idée que nous n’existons que par la grâce d’une poignée d’hommes et de femmes qui donnent une valeur à cette humanité pourtant si prompte et si constante à répandre sa haine et sa laideur. J’aime aussi l’idée que ces êtres exceptionnels ne le sont pas aux yeux des autres et à leurs propres yeux. Leur bonté brille et vacille comme la flamme d’une lampe exposée aux vents mais ne s’éteint pas. Leur lumière essentielle nous protège des ténèbres mais reste aux yeux de tous invisible et inconnue. Leur humilité est leur grandeur, leur faiblesse est leur force.

Petite digression : Borges précise que cette croyance de la mystique juive  tire son origine dans le personnage de Lot (Loth ?). Petit rappel pour tous ceux qui auraient séché les cours de catéchisme. Voyant que dans les villes de Sodome et Gomorrhe régnait un joyeux bordel, Dieu eut envie de se fâcher tout rouge et dit : « Ouh là là !  Je ne savais pas qu’on pouvait faire autant de trucs avec sa bite !!! Mais c’est dégueulasse !!! Mais y sont combien au juste ??? Ca peut pas durer comme ça… je crois que je vais me fâcher tout rouge…. » et donc Dieu se fâcha tout rouge (Je crois que je l’ai déjà dit, non ?). Bref pour les punir de ce petit vice qui consiste à confondre le conduit d’évacuation avec celui de l’engendrement (petite digression dans la digression : Niveau ingénierie, Dieu est un peu une brêle pour n’avoir pas pensé que la proximité des deux conduits encourageait la confusion, la méprise voir la curiosité)… donc pour les punir, il décida tout simplement de les éradiquer. Re-petite digression dans la digression : Dieu comme clairvoyant est aussi performant que Paco Rabane (pour ceux qui s’en souviennent). Parce qu’il crée l’homme et ensuite il s’aperçoit qu’il a créé un être déficient, faible et pas très obéissant. Et ce n’était pas la première fois que ça lui arrivait : peu de temps avant il s’était déjà dit : « Mais qu’est ce que c’est que cette bande de tarés ??? J’étais bourré quand j’ai créé ça !?... ». De la part d’un Dieu omniscient on pourrait s’attendre à un peu moins d’étonnement… Il leur donne le sens du goût, et il s’étonne qu’ils aiment bouffer et picoler. Il leurs donne des organes génitaux et l’orgasme, et il s’étonne qu’ils s’en servent tout seul, à deux ou à plusieurs. Il leurs donne une intelligence autonome et il s’étonne qu’ils l’utilisent aussi pour faire le mal… Donc, il décide de supprimer l’humanité toute entière en lui faisant tomber sur le coin de la courge un bon gros déluge puis il change d’avis et donne à Noé et à sa famille la chance de remettre le couvert (petite digression dans la digression de la digression : Notons que Dieu change souvent d’avis. Il change tellement d’avis qu’entre l’Ancien et le Nouveaux Testament, il change carrément de personnalité et d’un Dieu jaloux et violent, il devient un Dieu aimant et doux). Tout ça pour dire qu’il savait déjà par expérience (pour l'omniscience on peut toujours se brosser !) que l’homme dès qu’on le laisse faire, il fait un peu n’importe quoi. Alors pourquoi tant de fureur, de violence et d’emportement ?  Mais revenons plutôt à Lot. Donc Dieu va atomiser Sodome et Gomorrhe. Il est prêt, il a le doigt sur le bouton rouge, il va appuyer, quand soudain il se demande s’il a pas envie de changer d’avis (tiens donc !). « Aller ! Après tout,  si je trouve dix justes dans Sodome (manifestement Gomorrhe, il s’en tape), aller hop ! Je sauve tout le monde » (en fait, c’est en discutant avec Abraham qu’il s’est dit ça… mais je pense qu’il avait quand même le doigt sur le bouton… après tout c’est Dieu, il peut faire plusieurs choses à la fois !). Il envoie deux anges qui rencontrent Lot à l’entrée de Sodome. Lot leur dit : « salut les gars ! Je connais le videur, j’vais vous faire rentrer… même sans meufs. » Tout ce petit monde entre dans la ville et comme les anges sont plutôt canons (c’est quand même des anges !) et que les Sodomites (et oui c’est comme ça que s’appellent les habitants de Sodome !) sont chauds comme des baraques à frites, les anges et Lot sont vite encerclés par toute la population (la bible précise « depuis les enfants jusqu’aux vieillards »). La populace excitée à la vue des deux gravures de mode qui accompagnent Lot (c’est des anges quand même !) ne tarde pas à exprimer son désir : « File-nous les deux bellâtres, on va, tous autant que nous sommes, un peu les violer ».  Le concept «  d’un peu violer » étant déjà, en soi, pas évident à comprendre surtout quand il est énoncé par une foule priapique, Lot essaye de calmer tout le monde. « Aller les gars, on se calme…  ce sont des potes… on boit un coup et puis on filloche… ». Rien n'y fait ! la foule veut embrocher du poulet céleste. A ce moment là, Lot a une idée de génie : « Les gars, les gars, les gars… j’vous propose un deal ! J’ai deux filles qui n’ont point connu d’homme ; je vous les amène dehors, et vous leur ferez ce qu’il vous plaira (sic)». Tu parles d’un juste ! Il faut pas toucher à des gonzes que tu connais à peine mais tes filles, on peut en faire ce qu’on veut, ce n’est pas grave ! Après tout ce ne sont que des femmes ! Si la définition divine du juste englobe des salopards comme Lot, alors je crois que je préfère être injuste ! Cela dit, les filles de Lot ne valent pas mieux que leur père ! Dieu décide de katcheriser Sodome et Gomorrhe mais de sauver tout de même Lot et sa famille (Noé 2 le retour). La seule consigne qu'il leur donne est « ne vous retournez pas vers la ville » et quand Dieu donne une consigne, ça s'appelle un commandement et si t'es pas trop bas de plafond, tu le suis. Bien sûr dans la famille des champions, je demande la mère. Malgré l’interdiction divine, elle ne résiste pas à la curiosité de voir la tête que ça a une ville qui explose (on peut la comprendre ça arrive pas tout les jour) et elle est changée en statue de sel. Lot se retrouve seul avec ses filles. D’un mec prêt à fournir ses propres filles pour une tournante il ne faut pas s’attendre à des principes d’éducation au top niveau. On ne s’étonnera donc pas d’apprendre l’anecdote suivante : Les deux greluches en ont un peu marre d’être vierges et comme il n’y a pas un seul gars potable à l’horizon et que ça commence à démanger méchamment, elles décident d’enivrer leur père (remarquons au passage qu’en plus du reste, Lot aime bien la picole) et de coucher avec lui. Faire peu de cas de la vie de ses propres enfants, être curieux du malheur des autres, picoler jusqu'à tomber par terre, se rouler dans l'inceste...Voila donc la famille que Dieu décida de sauver des flammes de Sodome ! (fin de la « petite » digression)

Revenons à nos Lamed Wufniks. Pour moi, ils ne sont pas des Lot. Ils ne sont pas des esclaves frissonnants et prostrés dans la crainte de Dieu mais plutôt des hommes debout faisant face à l’injustice même si elle devait émaner de Dieu lui-même.

Quand je songe à cette idée de sauveurs inconnus de l’humanité, je pense que chacun d’entre nous a peut-être également ces sauveurs personnels. Je ne parle pas de cette superstition ridicule des anges gardiens. Car sans même tenir compte de l’aspect volaille asexuée du truc, il me semble qu’il est difficile de croire que nous sommes protégés par des êtres surnaturels dotés de super-pouvoirs sans se poser la question de savoir pourquoi tout réussit à certains et que d’autres sont d’éternels poissards. Il faudrait alors postuler que certains anges gardiens font très bien leur boulot alors que d’autres sont de grosses feignasses et cela serait, me semble-t-il, encore une formidable boulette divine. Non, quand je pense à des Lamed Wufniks personnels, je pense plutôt à ces personnes qui marquent nos vies comme ces lumières qui balisent les pistes ou montrent l’entrée des ports. Certaines rencontres (amoureuses, amicales, professionnels…) nous grandissent, de façon silencieuse et cachée et parfois même inattendue. La fréquentation de ces êtres nous oblige à exprimer le meilleur de nous même, à « devenir ce que nous sommes ». Sans eux, nous serions passés à côté de nous-mêmes, nous nous serions loupés. Souvent ils ignorent ce qu’ils ont fait pour nous, parfois nous l’ignorons nous-mêmes. Je me dis aussi que l’harmonie cosmique voudrait que s’il existe de tels êtres, alors leurs contraires doivent aussi exister. Ces personnes là ne sont pas forcément mauvaises mais elles ne permettent pas que nous exprimions la grandeur de nos âmes. Elles ne réveillent pas en nous de sublimes aspirations mais excitent nos pires penchants. Je ne parle pas des pervers, des violents, des idiots, des cupides, des intempérants, ou des menteurs, je parle de personnes sans mauvaises intentions déclarées ou même conscientes mais qui nous sont toxiques, qui nous rendent matérialistes, étroits, insatisfaits, superficiels, calculateurs, faux... Elles empêchent une meilleure version de nous-mêmes d’apparaître.  Avec le recul, je crois que la seule question à se poser pour savoir si une relation est ou a été bénéfique est la suivante : Suis-je une meilleure personne maintenant ? Et je dois confesser que les gens qui ont été placés sur ma route m’ont, à de rares exceptions près, toujours aidé à m’améliorer, à devenir un meilleur moi-même (même s’il y a encore du boulot !) et je tiens à les en remercier où qu’elles soient.