Sans vouloir faire mon ronchon de service (c’est tellement pas mon style !), il y a un truc qui m’agace un petit peu sur Facebook. C’est le « Partage si tu… ». Si tu trouves que l’eau ça mouille… Si tu penses que le mal c’est pas bien… Si tu crois qu’il est préférable de recevoir des bisous que des coups de marteau… alors partage !
D’aucuns diront que je m’énerve pour pas grand-chose. A ceux-là je veux dire que ça m’énerve de l’admettre mais ils ont sans doute raison ! Cependant j’ai un peu réfléchi et j’ai compris les raisons de mon agacement.
Tout d’abord, il y a l’évidence de l’affirmation. Bien sûr que les animaux maltraités c’est ignoble, que les enfants battus c’est insupportable, que le cancer c’est une saloperie, que la famine ça ne devrait pas exister… Je vois mal quelqu’un poster sur Facebook un message expliquant que faire du mal à un être vivant c’est un passe-temps tout à fait délassant, que le cancer est une maladie rigolote et que la famine c’est bien fait pour les pauvres !
Ensuite, l’obligation de faire. L’alternative est la suivante soit tu partages pour montrer ta solidarité, soit tu ne partages pas et alors tu fais partie des enfoirés qui sans doute, après leur mort, auront, en enfer, une place de choix, juste entre Adolphe Hitler et Jack l’éventreur.
Jusque là, rien de bien méchant me direz-vous. Pas si sûr ! Cette pratique nous habitue à trois choses qui sont perverses et dangereuses. La première, c’est la prise de position manichéenne : pour ou contre, pas de nuances, pas de positions intermédiaires et donc pas de possibilité de médiations ou de compromis entre deux positions diamétralement opposées. La deuxième, c’est la prise de décision immédiate : nous sommes sommés de prendre position dans l’instant, sans réflexion, sans perspective. La troisième, la prise de décision irrationnelle : nous devons déterminer notre position sur une image ou un slogan, sans débat contradictoire, sans argumentaire. La seule voix que l’on nous pousse à écouter est celle de notre cœur. Le cœur c’est un moteur formidable pour passer à l’action mais la raison est le moteur qui détermine cette action. L’action humaine ne peut être sûre, efficace et juste que si elle prend son impulsion dans ces deux moteurs.
Alors, j’ai bien conscience que mon propos peut paraître exagéré lorsqu’il s’agit de partager la photo d’un enfant malade ou celle d’un chien abandonné sur l’autoroute. Ce que je dénonce se sont les réflexes que nous prenons sur les réseaux sociaux et sur intenet en général et que finalement nous appliquerons et, surtout, que les prochaines générations appliqueront dans l’ensemble de la vie et surtout de la vie politique. Pas de réflexion, que de l'émotion…
Aujourd’hui certaines personnes, souvent bien intentionnées partagent des images et des slogans qui sont purement et simplement de la désinformation destinée à infléchir l’opinion générale. Dans l’affaire d’Alep, dans la crise israélo-palestinienne, pour ne citer que ces deux cas, l’appel à notre humanité par le biais de photos d’enfant blessés (photos souvent fausses, ou prises dans des lieux et à des périodes ne correspondant pas aux conflits qu’elles sont sensées illustrer) poussent des gens plein de bonne volonté et de compassion à prendre fait et cause pour des organisations radiales et terroristes comme le Hamas. N’oubliez jamais que la première approche des groupes radicaux auprès de notre jeunesse est toujours la souffrance qu’inflige le monde occidental aux musulmans du monde entier.
« Suspends ton jugement » et « Que sais-je », ce sont les deux des maximes que Montaigne avait fait graver sur les poutres de sa bibliothèque. Je pense que qu’elles nous sont nécessaires et suffisantes pour prendre position sur les problèmes qui nous frappent mais pour pouvoir les appliquer il nous faut renoncer à l’indignation instantanée pour emprunter la voie d’une réflexion humaniste.