Notre temps est compté. Passons le avec des gens essentiels !

Et la vraie question est : est-on soi-même essentiel ? A-t-on une vraie substance qui nous rend essentiel ? Nous devrions tous nous poser cette question.

Se demander si l’on est essentiel, ce n’est pas se demander si l’on est important pour quelqu’un, mais c’est se demander si l’on porte en soi une essence remarquable. Alors, bien sûr, cette essence peut vous rendre important aux yeux d’un autre, mais l’inverse n’est pas vrai car on peut très bien être important pour quelqu’un parce qu’on est dans un rapport de soumission, de domination, d’intérêt ou d’habitude.
Lorsque j’étais à la Bibliothèque Nationale, j’ai côtoyé des gens remarquables. Une magnifique jeune femme qui tapait directement sur son ordinateur la traduction française des Décrétales de Gratien sans quitter des yeux le texte en latin. Le Prince Bonbon (il offrait des bonbons à toutes les femmes qu’il croisait), ce vieux chilien torturé sous Pinochet et qui à la question « comment allez-vous ? » invariablement répondait : « Il faut que ça aille, sinon ils vous tuent ». Des dandys du savoir à la nonchalance calculée. Des laborieux inquiets aux regards de bête prise au piège. Des génies silencieux et fous. Des lumineux dilettantes abonnés à de perpétuelles vacances…
Bref, tout ça pour dire que j’ai rencontré dans gens hors du commun. Mais un seul m’a fait une impression ineffaçable. Il s’agit d’un philosophe allemand qui s’appelait Uwe. Je ne me souviens plus à quoi il ressemblait, je ne me souviens que de l’impression que l’on avait en sa présence. On ressentait une grande chaleur humaine, une humilité non feinte, un profond intérêt pour les autres et une intelligence abyssale. Lorsque deux chercheurs se rencontrent, la première question qu’ils se posent est : « sur quoi tu travailles en ce moment ? ». Et c’est l’occasion de penser à haute voix à un problème qui vous bloque depuis un moment. Lorsqu’Uwe vous posait la question, il écoutait attentivement votre réponse en forme d’interrogation puis vous posait une question, ou vous donnait un conseil ou vous faisait une remarque et à chaque fois il mettait le doigt sur le nœud gordien de votre problème et à chaque fois la solution vous apparaissait dans toute sa splendeur. Et si on le remerciait, il repoussait et retournait modestement le remerciement en disant que c’était lui qui avait appris beaucoup. Un accoucheur de l’esprit, un Socrate teuton voilà ce qu’était Uwe. Mais je ne veux pas donner l’impression qu’il n’était qu’une intelligence supérieure, cela allait au-delà de l’intelligence, il était d’une humanité supérieure. Ce gars là avait une essence remarquable. Le jour où j’ai appris sa mort, j’ai été triste mais je me suis senti chanceux de l’avoir croisé sur mon chemin.
Je ne pense pas qu’Il faut être exceptionnel pour être remarquable mais lorsque je dis que l’on doit se poser la question de son essence, je veux simplement dire que l’on doit s’interroger sur nos qualités et nos vertus, pas pour un indécent concert d’autosatisfaction mais dans le but de se rendre meilleur, de se rendre digne de la compagnie des autres êtres humains. S’il nous était impossible de devenir meilleurs alors les concepts de rédemption et de rachat seraient vides de sens.
Personnellement j’essaye d’être de moins en moins con… je ne suis pas sûr de toujours y arriver mais j’y travaille et j’espère être digne des gens qui me côtoient. Et inversement, j’ai décidé d’arrêter de perdre mon temps avec des personnes qui n’ont pas à mes yeux une humanité essentielle ou, et c’est finalement la même chose, ne veulent pas partager cette humanité.