Dans l’histoire de la loufdinguerie universelle, un personnage, Origène, a été, selon moi, injustement délaissé. Au IIIème siècle, il faisait parti d’un collectif de comiques connus sous le nom de « Pères de l’Eglise » qui sillonnait l’empire romain pour y donner des spectacles où la fantaisie le disputait à la franche déconnade. On se souvient de cet olibrius, notamment pour sa défense drolatique et loufoque du christianisme face aux attaques perverses et rationnelles du philosophe Celse. Pour vous donner une idée des fulgurances d’Origène, voici un exemple tiré du « Contre Celse » :

Lorsque Celse reproche au christianisme de ne pas faire appel à l’esprit critique des croyants (« N’examinez pas mais croyez et votre foi vous sauvera ») voici la réponse d’Origène : « Pour cette foi aveugle (…) nous conviendrons, d’après l’expérience que nous avons faite de ses avantages, que nous la prescrivons à ceux que les soins de la vie empêchent de s’appliquer à la recherche de la vérité.» Brillant, non ??!! Je ne sais pas si c’est l’impudeur d’une conscience sans tâche ou simplement une béate crétinitude (ou une crétine béatitude), mais il reconnaît, sans la moindre hésitation, le bien-fondé de la critique de Celse et, dans le même mouvement, il la dépasse pour en fait une sorte de perfectionnement de la nouvelle religion. Imaginez une bonne matrone romaine, rentrant chez elle, après une longue journée de boulot durant laquelle son chef a porté à un degré inégalé de perfection le concept d’abruti (connardus en latin), elle trouve les poubelles qui débordent et les escaliers pas faits par la concierge (grosfeignasus), les mômes (morpionus) qui ont dévasté le triclinium en jouant aux gladiateurs, et, comble d’une journée bien pourrie, vautré sur le lit, un tantinet recouvert par son vomi, un mari complètement bourré (pochtronus). Bon là, elle se dit qu’elle va virer le sac à vin du plumard, nettoyer un peu et se mettre dans les draps sans préavis. Brusquement elle se frappe le front avec la paume de ma main en s’écriant « Que les auspices me tripotent !!! J’allais oublier de préparer le ragoût de Vérité pour demain ! ». Elle en a plein les sandales, n’a qu’une envie, dormir et voilà qu’elle va devoir choisir les produits, les préparer, les cuire, les assaisonner, les combiner… un petit peu d’amor fati stoïcien, un zeste d’eudaimonia épicurien, le tout revenu avec un soupçon de dialectique héraclitienne. Trop tard, trop compliqué, trop fatigant, elle décide donc d’essayer ce nouveau truc que lui ont conseillé ses copines, elle sort donc un plat cuisiné chrétien à décongeler pour demain. Ça n’a pas beaucoup de goût, on ne sait pas trop avec quoi c’est fait… mais elle s’en fout, c’est tellement plus pratique. C’est exactement ça qu’a inventé Origène : la pensée prête à consommer, le Findus de la Vérité, le Picard du questionnement intime. Son slogan : « Réfléchir ça fait mal à la tête, alors on pense pour vous. ». Deux cents ans plus tard, St Augustin poussera un peut plus le concept avec son « je crois parce que c’est absurde ».

Le deuxième exploit d’Origène qui a marqué l’histoire et prouvé par la même occasion toute l’étendue de sa loufoquerie est le suivant. Depuis quelques nuits Origène dort mal. Il tourne dans son lit, repousse les draps, remet les draps, les repousse à nouveau, se lève pour un petit pipi, retourne dans son lit, tourne dans son lit encore, remet et repousse les draps encore et encore, se lève pour aller fumer une petite clope dans le jardin puis retourne dans son lit… Si le doux sommeil à déserté ses nuits, si l’angoisse l’étreint au point qu’il a au petit matin la tête de Messaline rentrant d’une orgie à pas d’heure, c’est parce qu’il est tombé, dans l’Evangile de Mathieu, sur la phrase suivante : « Si ta main droite est pour toi une occasion de chute, coupe ta main ». Au début, il a pas bien compris. Pour lui, lorsqu’on parle de chute, c’est souvent les pieds qui sont responsables, les mains, au contraire, elles vous aident à ne pas trop vous éclater la tronche sur le sol. Et puis il se dit que peut être l’auteur parlait d’une chute morale et que les mains n’étaient juste qu’un exemple, qu’il aurait tout aussi bien pu parler des jambes, des oreilles ou des cheveux, quoique les cheveux ça aurait été un exemple à la con parce qu’on passe son temps à se couper les cheveux… Il en était là dans sa réflexion lorsque soudain, il a une révélation. Il sort de chez lui comme s’il avait le feu à sa toge.  Après un court sprint digne d’un athlète olympique, il déboule dans l’officine d’un disciple d’Esculape.

-  Bonjour Docteur, j’aurai besoin de vos services.

-  Je vous écoute. Quel est votre problème ?

-  Ben voilà, Docteur, commença Origène un peu embarrassé. C’est un peu délicat. Heu… Lorsque le matin, je fais la queue à la boulangerie pour acheter ma baguette de pain… et bien… je ne peux pas m’empêcher de regarder le cul des filles.

-  Et alors ? lui rétorqua le médecin qui avait plutôt l’habitude qu’on le consulte lorsqu’on avait choppé le typhus, la lèpre ou le choléra et qui, de plus, ne voyait aucun mal à admirer de temps un temps un fondement harmonieux.

-  Et alors !!!?? Alors !!! Ca me perturbe, ça me déconcentre et m’empêche de penser à Dieu, à la sainte Trinité, à la Consubstantialité, à la parousie, à la vie éternelle, à tout le saint frusquin quoi !

Le docteur le regarda un moment avec la tête du gars qui manifestement ne sait pas de quoi on parle puis finit par dire :

- Bon, bon, bon… Je ne vois pas très bien ce que je peux faire pour vous soulager… Le mariage peut-être ?? Non ! Non, au début ça marche plutôt bien et puis au bout d’un certain temps on remarque encore plus le cul des autres femmes. Et puis je ne vous parle pas des engueulades à la maison, des nuits à l’auberge du cul tourné et des tirages de tronche au petit déjeuner. Je ne sais pas … Je peux peut-être vous trouver une potion pour calmer tout ça. Ca va pas être facile, d’habitude c’est plutôt le contraire qu’on demande aux apothicaires.

- Non ! Tout ça ce sont des demi-mesures. Comme le dit Mathieu en 5 :30…

- Sans vouloir être gossier, je cois que l’on dit « Mathieu a dit à cinq heure trente » et pas « en cinq heure trente », coupa le médecin.

Origène regarda le médecin comme on regarde un déficient mental profond.

- C’est un verset, pas une heure !

- On verse quoi ? dit le médecin

Origène baissa la tête, se pinça la base du nez entre le pouce et l’index et reprit d’une voix douce, mais derrière laquelle on devinait tout de même un certain agacement.

- Bref, comme le dit Mathieu : « Si ta main droite est pour toi une occasion de chute, coupe ta main ». Puis relevant la tête, il reprit d’une voix assurée.

- Alors coupons !

- Coupons quoi ? dit le médecin qui manifestement faisait un effort colossal pour essayer de suivre la conversation puis il s’écria

- Votre main droite !!??

- Mais non !! Pas ma main droite !! Non, tout le bazar !

- Le bazar ??? Quel bazar ??

Origène ferma les yeux,  posa les deux mains bien à plat sur le bureau du praticien, prit deux ou trois courtes respirations puis regarda le médecin avec la même commisération avec laquelle on pose les yeux sur un enfant hydrocéphale et dit lentement,

- Le service trois pièces.

Comme le médecin montrait toujours les symptômes d’un encéphalogramme plat il poursuivit :

- Les joyeuses, les valseuses, les bijoux de famille, les roupettes, les roubignoles, les deux orphelines…

Il s’interrompit, sembla hésiter un instant, puis poursuivit.

- Et puis tant qu’on y est, enlevez-moi le reste aussi !

- Le reste ??

 - Popol, le colosse, le chinois, la tige, le manche, le zboub, le chibre, le chichi… Allez hop ! Et dégagez-moi bien derrière les oreilles !

Je ne vous cache pas qu’il fallut plusieurs minutes encore avant que le brave mais limité praticien ne comprenne précisément la demande d’Origène. Mais une fois cette difficulté levée, son caractère ouvert aux nouvelles tendances et aux innovations culturelles, et le fait aussi que son patient puisse y mettre le prix, firent que le médecin ne vit aucune opposition majeure à l’intervention demandée.

- Très bien Monsieur Origène. Laissez-moi regarder dans mes tablettes… J’ai un trou dans 15 jours. Ca vous convient ?

- Pour tout vous dire, j’avais espéré en finir aujourd’hui même. Vous comprenez, trop de réflexion nuit à l’action.

- Je vois... Je vois… Ecoutez ! C’est votre jour de chance. Un de mes patients vient de payer son passage à Charon et sa famille vient de me régler mes derniers honoraires. J’ai donc un rendez-vous qui vient d’être annulé. Je suis donc libre immédiatement si vous le désirez.

- C’est parfait ! Allons-y alors !

- C’est parti mon kiki !... heu ! Pardon, je voulais dire, allons-y.

C’est ainsi, d’après mes sources historiques rigoureuses, qu’Origène se débarrassa d’une partie de son anatomie qu’il jugeait inutile voire encombrante. À la fin de sa vie, il concéda tout de même que la fougue de la jeunesse alliée à une interprétation un tantinet trop littérale des textes sacrés pouvaient être la cause de quelques menus désagréments (Tu m’étonnes !)

Cher lecteur, toi qui utilises ton bon sens (enfin j’espère), tu as compris que le comportement d’Origène est le signe d’une profonde fêlure du cigare. Cependant on pourrait penser que Dieu commande ce type de comportement, et quand Dieu demande quelque chose, on ne fait pas le malin et on s’exécute. Imaginons le moment où Origène est sur le point de rencontrer son créateur.

Origène vient donc de mourir et encore tout vertigineux de son voyage, il se présente aux portes du Paradis. Devant de grandes grilles, parmi des grappes de nuages cotonneux, se dresse le comptoir de l'accueil.

Le réceptionniste, un être androgyne vêtu de blanc, apostrophe un Origène un peu déboussolé.

-Monsieur Origène ? N'ayez pas peur ! Approchez-vous.

Origène s'avance d'un pas hésitant.

- Monsieur Origène, nous devons compléter votre dossier afin que vous puissiez bénéficier de tous les avantages que votre adhésion au christianisme vous offre.

- Les avantages que mon adhésion … ??

- Mais oui, vous savez... Béatitude éternelle dans la gloire du Christ, fusion dans le sein de Dieu, communion avec les saints, nuage sur mesure et harpe pour chanter ad vitam aeternam les louanges du Seigneur. Ah oui ! J'oubliais, vous bénéficiez également d'un abonnement à un magnifique golf 18 trous sur lequel, si vous êtes en veine, vous pourrez croiser Dieu qui, soit dit en passant, a un swing de tous les diables... Enfin quand je dis de tous les diables... Vous voyez ce que je veux dire ?

- Heu... ben… non ! bredouilla Origène pour qui le concept de golf était une anticipation de plus de dix siècles.

- Bref, vous avez le numéro de dossier ORI422.

Le réceptionniste ouvre le dossier.

- Bon... faisons le point. Alors... baptême.... c'est bon ! Communion.... ok ! Confession.... parfait ! Contrition... très bien ! Pénitence.... excellent ! Ah ! Je vois qu'il y a une petite difficulté à la rubrique « tentations de la chair ». Excusez-moi, mais je vais devoir appeler mon supérieur.

Le fonctionnaire céleste se concentre un instant puis s'adressant à Origène.

- Il arrive, ça ne prendra que quelques instants.

Effectivement, quelques secondes plus tard, Origène voit débarquer un grand type élégamment vêtu de blanc, au visage autoritaire encadré par de longs cheveux et une barbe fournie. Il tient dans la main une sorte de canne et porte sur la tête une coiffe bizarre dont une partie lui cache les yeux.

- Monsieur Origène, j'ai l'honneur de vous présenter mon supérieur, Monsieur Saint-Pierre, chargé de l'accueil des nouveaux membres...

Saint-Pierre, ignorant superbement notre Origène, s'adresse directement au préposé.

- C'est bon ! T'en as fini avec les mondanités ! J'espère que c'est important. Je suis en pleine partie avec Jésus et je viens de faire un coup superbe sur le départ du trou numéro 10.

Puis se retournant vers Origène avec un air complice.

- Si vous saviez comme c'est dur de le battre celui-là ! La dernière fois, il foire son coup au départ du 4. Une vraie saucisse, un slice... tordu comme l'âme de Judas. Et bing ! En plein dans le lac. Moi, je me dis « Super ! Il est bon pour un bogey ou même un double bogey » quand je vois mon Jésus descendre sur la rive, marcher sur l'eau et jouer sa balle et atterrir sur le fairway. J'étais dégoûté. Enfin bref ! C'est comme ça ! C'est le fils du patron !

Voyant que la lueur de compréhension dans l’œil d'Origène était aussi vive que celle d'un poisson mort, Saint-Pierre poursuivit.

- Bon, bon, bon... Voyons voir quel est cet important problème.

Il prend le dossier des mains du préposé et y jette un rapide coup d’œil.

- Oui... oui... très bien... excellent...

Il s'arrête un instant, se concentre un peu plus, fronce légèrement les sourcils.

- Ah oui, je vois ! Monsieur Origène, vous pourriez me rappeler comment vous avez réussi à combattre les tentations de la chair ?

- En fait, j'ai trouvé un truc qui marche super bien, dit Origène tout fier de lui. Une petite chirurgie, un mauvais moment à passer et ensuite plus de tentations, plus besoin de combattre, tranquille !

- Vous voulez dire que lorsque Dieu vous envoie des tentations afin d'éprouver et d'affermir votre foi, vous, vous esquivez, vous feintez, vous biaisez...

- Heu... ben... oui ! Répondit Origène l'air beaucoup moins sûr de lui.

- Mais c'est de la triche !!!

Origène baisse la tête comme un enfant pris en faute et bougonne.

- De la triche... de la triche... c'est bien la peine de se couper en quatre !... enfin si j'ose dire !

Alors qu'il cherche un truc qui pourrait clouer le bec à Saint-Pierre, un homme s'approche timidement d'eux. Il est squelettique, vêtu de haillons sales, son visage est émacié et hirsute. Son corps est couvert de croûtes, de vermines et d'une épaisse crasse.

- Excusez-moi, mais j'ai fortuitement entendu une partie de votre conversation et si je peux me permettre...

Saint-Pierre le toise l'air vaguement dégoûté.

- Et vous êtes ?

- Je m’appelle Firmin et je suis un anachorète. Mon numéro de dossier est FIR322, en attente d'une admission. Admission retardée par un petit problème qui ressemble beaucoup à celui de Monsieur Origène.

Devant les regards interrogateurs de son auditoire, il poursuit.

- Dans mon jeune temps, j'ai eu peur que toutes ces fesses, tous ces seins, ces bouches, ces hanches... enfin toutes ces femelles lascives me conduisent dans la gueule damnée des enfers. Alors j'ai décidé de me cloîtrer dans un monastère. Pendant plusieurs années ça a marché du tonnerre ! Et puis, j'ai commencé à avoir peur d'avoir envie de caresses impures avec les autres frères. Je me suis alors retiré dans un ermitage avec pour unique compagnie une chèvre chargée de me fournir chaque jour du lait. Succès complet ! Enfin, pendant un temps… Parce que très vite, j'ai eu peur de développer une certaine tendresse coupable envers ma chèvre. Alors j'ai décidé de me faire emmurer. Les frères me passaient mes maigres repas par une fente percée dans le mur. Au bout d'un moment, j'ai commencé à regarder cette fente avec concupiscence. Heureusement que je suis mort parce que là, j'avais plus trop d'idées...

- Et le manque d’hygiène ? Ça fait partie de vos brillantes idées ? demanda, l'air pincé, Saint-Pierre.

- Tout à fait ! A un moment dans ma solitude absolue j'ai eu peur que la vue de mon propre corps nu n'éveille en moi des pensées libidineuses. Me suis pas lavé pendant 20 ans... pour protéger ma vertu.

- Votre vertu, je ne sais pas, mais mon odorat, lui, ça l'a pas du tout protégé, dit Saint-Pierre en tournant la tête pour prendre une bouffée d'air frais.

- Je confirme, dit Origène qui lui avait remonté l'encolure de sa tunique sur son nez.

- Messieurs, messieurs ! Que vous êtes compliqués ! Vous, Origène, vous vous êtes amputé d'une partie du corps physique que Dieu vous avait donné. Vous, Firmin, vous vous êtes amputé du corps social que Dieu vous avait donné. Tous les deux vous avez nié l’œuvre de Dieu. Et en plus vous raisonnez comme des grosses caisses !

Devant leur air penaud, Saint-Pierre se tourne vers le réceptionniste.

- Donne-moi les dossiers des derniers arrivants.

Saint-Pierre passe en revue les dossiers et fini par en choisir un.

- Va me chercher Titus Lucius Abronius, et fissa.

Puis s'adressant aux deux postulants au Paradis Club.

- C'est un quidam de Rome. Rien de bien particulier à signaler. Un mec qui a fait comme il a pu.

Le préposé revient, suivi par un gars en tunique qui a l'air de quelqu'un qui ne sait pas à quelle sauce il va être mangé.

- Bonjour Monsieur Abronius. Juste une petite question. Pouvez-vous nous parler de votre relation avec une dénommée Flavia ?

Le nouvel arrivant, après un moment d'hésitation, commence.

- Flavia habitait dans l'appartement en-dessous de celui que j'occupais avec ma femme. Je la croisai souvent, surtout le soir, lorsque je rentrais du travail. Elle était jeune et belle. Une brune avec d'épais cheveux bouclés, ses yeux étaient doux et rieurs, ses traits délicats, sa bouche ourlée à la perfection. Lorsqu'elle souriait, son visage inondait de lumière. Lorsqu'elle bougeait, on pouvait se vanter d'avoir au moins une fois vu la grâce en mouvement. Chacune de nos rencontres était pour moi un petit moment de bonheur hors du temps qui me laissait toujours un peu hébété. Un soir, alors que je la croisais dans l'escalier branlant de l'immeuble, elle perdit l'équilibre. Je ne sais comment, mais je me suis retrouvé coincé contre un mur, son corps contre le mien. Ses mains et ses avant-bras avaient pris appui sur ma poitrine. Je sentais ses seins contre moi à travers la fine étoffe de sa tunique. Sa tête était baissée et ses cheveux caressaient ma bouche et mon nez. En vous parlant, je crois sentir encore l'odeur troublante de ses cheveux. Dans le mouvement qui nous avait menés là, j'avais posé une de mes mains sur son bras gauche et je sentais la chaleur de sa peau. Mon autre main avait saisi sa taille et je sentais son ventre lentement se soulever au rythme de sa respiration.

Les trois auditeurs semblaient captivés par son récit. Firmin, qui se trouvait derrière Origène, s'était à mesure rapproché insensiblement et avait posé ses mains sur les épaules d'Origène.

- Écoutez, mon petit vieux, dit ce dernier en se retournant vivement vers l'anachorète, Vous voulez bien vous pousser, parce que là, je sens de façon certaine que vous n'avez pas suivi ma méthode.

- Oups ! Excusez-moi, dit Firmin en reculant d'un pas.

Titus Lucius Abronius reprit.

- Nous sommes restés comme ça un moment qui ressemblait à un morceau d'éternité. Puis doucement elle leva la tête vers moi pendant que ses mains imperceptiblement pressaient ma poitrine comme pour me retenir encore. Elle plongea ses yeux dans les miens et dans un demi-sourire elle murmura « Qu'est ce qu'on fait maintenant ? ».

- Qu'est ce que vous avez fait ? fit l'auditoire d'une seule voix.

- Je lui ai souri, je l'ai doucement écartée de moi. Délicatement, je lui ai repoussé un mèche de cheveux qui barrait son beau regard et je lui ai dit « On fait plus attention en descendant les escaliers, jeune fille » et je suis monté retrouver ma femme.

- ben, merde alors ! dit Origène

- C'est tout ! dit Firmin

- Pourquoi n'avait vous pas profité de la situation ? demanda Saint-Pierre

- J'sais pas... Je crois que se sont des choses qui ne se font pas quand on aime sa femme. Si elle avait su, ça lui aurait fait de la peine et moi, j’aurais eu de très gros ennuis.

- Et vous avez regretté votre décision?

- Je ne vais pas vous mentir. Certains jours, ça m'est arrivé. Mais j'ai été heureux avec ma femme de nombreuses années... Alors au final...

Saint-Pierre leva les yeux et les bras vers le ciel et s’écria.

- Mazel tov ! Je crois qu'on a un gagnant !

Puis s'adressant à Titus

- Vous ! Passez au comptoir, mon assistant va vous tamponner votre carte de membre. Vous deux, Vous allez méditer tout ça et on se reparle dans quelques centaines d'années. Bon c'est pas tout ça mais il faut que je me dépêche de rejoindre Jésus, sinon je vais encore le retrouver déchiré au Club House... Ah ces fils de famille !

Je ne connais la teneur des réflexions de nos deux fanatiques, ni combien d'années de pénitence ils ont dû passer avant de pouvoir se taper une petite mousse au club house du Paradis. J'espère qu'ils ont compris que la vertu c'est comme le permis de conduire. Pour conserver son permis, il ne faut pas commettre d'infractions et pour ne pas commettre d'infractions, il n'y a que deux méthodes logiques. Soit vous laissez votre voiture au garage et vous devenez un piéton. Méthode infaillible mais qui aboutit à la même situation que si vous n'aviez plus de permis. Soit vous roulez en résistant à l'envie d'écraser le champignon. C'est plus risqué, mais au moins vous vous servez de votre droit à conduire une voiture.

Pour dire autrement les choses (c'est-à-dire sans employer une métaphore toute moisie) : la vertu c'est le nom que l'on donne à la tension entre le désir et l'éthique. La vertu n'existe que dans l'espace qui existe entre le « ce que je veux faire » et le « ce que je peux faire ». Si un de ces deux termes disparaît ou est corrompu, alors la vertu ne peut pas exister. Cette remarque est vraie pour toutes les idéologies, de la religion la plus éthérée à la philosophie la plus matérialiste. Car bien sûr, il existe une éthique affranchie de Dieu. Elle peut être fondée sur la nature, l'intérêt, le bien collectif ou même la dialectique, mais au final, elle joue le même rôle que la morale religieuse. J'ai beau chercher, je ne vois que le Marquis de Sade qui fasse exception à la règle (le sacripant ! Qu'il soit fouetté pour tant d’impudence). Chez lui, l'absence de dieu et donc l'absence de châtiment divin détruit irrévocablement l'éthique. Ne reste plus que le désir, proclamé, assumé, revendiqué et peut importe les conséquences de son désir. L'éthique, point d'ancrage de la tension vertueuse, détruite, la vertu disparaît. Aucune règle sociale ou personnelle n'est recevable, donc tout désir est réalisable. En psychiatrie, on parlerait de sociopathie ou de psychopathie, somme toute une philosophie extrêmement bien adaptée si l'on veut se lancer dans une carrière de serial killer.

Origène, à l'inverse de Sade, conserve la morale mais veut détruire le désir, or par son geste d'automutilation il détruit également la vertu. Nous devons lui accorder qu'il assume la responsabilité de son désir puisqu'il se prend comme objet de sa volonté de destruction du désir, en un mot, il agit sur son propre corps, source de son désir. Ce geste d'une incroyable violence peut paraître aussi d'une incroyable bravoure mais, après analyse, il se révèle d'une grande lâcheté. Origène veut la vertu sans en payer le prix, c'est-à-dire cette incessante tension. Il veut être un héros sans livrer bataille. Il veut « vaincre sans péril » et, bien sûr, il « triomphe sans gloire ».

Sur la scène religieuse, une religion est parvenue à faire plus délirant encore que le geste d'Origène, il s'agit de l'islam. J'entends déjà les cris de pucelle effarouchée du pseudo peuple de gauche ignare et obtus (mon âme de gauche saigne en écrivant ces mot), embarrassé d'une incompréhensible culpabilité poste-coloniale et englué dans une interprétation masochiste du concept de liberté. C'est gens là confondent anti-islamisme et racisme, s'émeuvent et agitent le spectre du FN dès que la moindre critique apparaît sur l'islam. L'islam est une idéologie et à ce titre c'est un droit absolu d'un faire la critique. Quelles seraient les valeurs républicaines sans les critiques des philosophes du XVIIème siècle envers le christianisme et les religions. Et n'en déplaise à tout ce beau petit monde, lorsque l'on parle d'islam, on parle d'islam traditionnel dont l'islamisme n'est que le reflet psychiatrique. Dans le monde, l'islam traditionnel est majoritairement suivit par les musulmans ayant une pratique religieuse régulière.

L’islam ne cherche ni à détruire le désir, ni à détruire l'éthique, sa position est beaucoup plus ambiguë. Même si les religions ont généralement des interdits précis en matière de morale, elles font également une place importante au jugement moral individuel. Dans son développement historique l'islam a confondu pouvoir spirituel et temporel, c'est pourquoi les interdits religieux sont devenus les lois de l’État. Par leur forme même les règles de droit ne laissent pas de place pour le jugement éthique personnel. Il y a ce qui est interdit, et ce qui est autorisé. La loi déteste le vide. L’islam a donc en partie effacé le jugement éthique personnel au profit des concepts de licite et illicite. Le musulman pratiquant n'agit pas en fonction de ce qu'il pense être bon ou mal mais en fonction de ce qu'il sait être licite ou illicite. Ce concept de légalité religieuse est au cœur de la pratique de l’islam. Pour s’en convaincre, il suffit de savoir qu’en France, le livre traitant de l’islam le plus vendu (après le Coran) est un ouvrage intitulé « Le licite et l’illicite en islam » de Youssef Al-Qardaoui. Cet ensemble de règles qui régit la vie politique, sociale et religieuse est connue son le nom de sharia. La sharia varie selon l'islam pratiqué (Sunnite ou chiite) mais ses sources sont toujours le Coran, les Hadiths (compilation des actes et paroles du prophète) et la Sunna (la tradition). Le problème avec les lois dont les sources sont limitées et immuables c'est qu'à un moment où à un autre le législateur verse dans la casuistique afin de légitimé le moralement douteux. Dans l'histoire occidentale, l'exemple le plus connu est sans doute la casuistique jésuitique que Pascal a ridiculisée dans Les Provinciales. Les jésuites étaient devenus les spécialistes dans la légitimation de certains dérapages moraux. Vous pouviez mentir, assassiner, voler mais ce n'était pas un pécher si vous le faisiez avec une intention pure ou pour la défense de la foi ou encore pour sauvegarder un intérêt légitime. La casuistique islamique justifie, dans certaine circonstances, le meurtre de femmes, de juifs, d'enfants, d'athées, d’infidèles, d’apostats, d'homosexuels (ça commence a faire beaucoup de monde), l'esclavagisme, le viol (notamment des esclaves), la violence (notamment envers les femmes), la pédophilie (dans certain pays musulmans, les parents peuvent autoriser le mariage de leur fille à partir de 9 ans), le vol, le mensonge (la taqiya, concept du « mensonge légitime ») … On comprendra que dans un système où de tels actes peuvent devenir licites, la vertu n'a plus sa place. Je le répète, la vertu est la tension entre deux point d'encrage le désir et l'éthique. L'éthique de l'islam ne se résumant qu'à une liste d'actions licites ou illicites, elle devient inapte à faire apparaître la vertu. Elle ne peut produire qu'une apparence de vertu et l'apparence d'une chose n'est pas la chose. « Ceci n'est pas une pipe » dirait Magritte. L'autre point d'ancrage de la vertu, le désir est à mon sens un problème bien plus important dans l'islam.

Origène se voit comme le responsable de son propre désir, il n'incrimine pas les objets de son désir. Dans la pensée islamique, la charge de la responsabilité du désir est inversée. Si le musulman désir une femme, c'est la femme qui en porte la responsabilité. Prenons le voile (si j'ose dire). Que signifie le port du voile dans l'islam ? On peut entendre que le voile islamique n'est pas la marque de la soumission de la femme à l'homme mais plutôt le symbole d'une spiritualité ou le symbole de sa soumission à Dieu. Indirectement cela est vrai comme est vrai que l'on peut considérer que le fait de mettre sa ceinture sécurité dans sa voiture est le signe de l'obéissance à la loi républicaine. Mais fondamentalement la loi nous oblige à mettre la ceinture de sécurité pour nous éviter de nous éclater la face dans le pare-brise (Il faut que j’arrête avec les métaphores automobiles pourries !). Dans le Coran et les Hadiths le pourquoi du voile est clair : les femmes doivent se voiler pour « ne pas être offensées (Coran 33.59)» par les hommes, afin « de ne montrer leurs atours qu'à leur époux (Coran 24.31) ». Diam's, l'ex-rappeuse qui est passée de « laisse-moi kiffer la vibe avec mon mec » à « viens t'attifer pour aller à la Mecque », peut toujours essayer de se convaincre de l'aspect féministe du voile, de sa libération des « diktats de la mode », il n'en demeure pas moins que la fonction première du voile islamique est de dérober la femme aux regards de l'homme, de l'empêcher de faire naître le désir chez l'homme. Cette négation de la féminité peut être présentée d'une façon plus positive, on dit alors que le voile protège la vertu de la femme de la concupiscence de l'homme. En 1595, un certain Shakespeare faisait dire à un de ses personnages du « songe d'une nuit d'été » : « Vous compromettez trop votre pudeur, en quittant ainsi la ville, vous livrant seule à la merci d'un homme qui ne vous aime point, exposée aux dangers de la nuit et aux mauvais conseils d'un lieu désert, avec le riche trésor de votre virginité. » Et la jeune femme fait cette sublime réponse : « Votre vertu est ma sauvegarde ». C'est troublant de voir qu'un homme du XVIème siècle avait compris ce que des milliers d'hommes du XXIème ne comprennent toujours pas ! L'homme n'est pas un animal, il doit pouvoir contraindre son désir aux exigences du bien. Dans le cas contraire ce n'est qu'un vulgaire violeur. « Le hijab (le voile) c'est la pudeur de la femme et sans pudeur la femme n'a pas d'honneur. Et si la femme sort sans honneur, ici qu'elle ne s'étonne pas que (…) les hommes abusent de cette femme là ». Cette phrase a été prononcée par Rachid Abou Houdeyfa l'imam de Brest pendant un prêche. C'est l'excuse de tous les violeurs du monde : « monsieur le juge, c'est pas de ma faute si je l'ai un peu frappée et baisée sur une poubelle, elle l'a bien cherché avec sa mini-jupe de salope... ». Lamentable ! Avec une telle mentalité comme s'étonner que dans certains pays (Qatar, Arabie Saoudite...), selon les circonstances (l'absence d'un nombre prédéterminé de témoins par exemple), se sont souvent les victimes de viol qui sont condamnées par la justice.

Beaumarchais fait dire à Figaro : «  je me presse de rire de tout avant d'être obligé d'en pleurer ». Tous les jours, j'essaye de faire de cette phrase, ma devise. Si ce texte a pu vous faire parfois rire ou sourire j'en suis heureux mais je dois avouer que le soir où l'idée de l'écrire m'est venue j'avais plutôt envie de pleurer. Le 15 mars 2016 sur Arte passait un documentaire de Thomas Daudois et François-Xavier Tregan intitulé « Daech, Paroles de déserteur ». Vers la fin du film, un ancien membre de daech raconte l'histoire suivante (j'ai retranscris exactement la bande son) :

« En Irak, j'ai vu deux esclaves sexuelles, elle étaient très jeunes. Elles avaient 13 ou 14 ans. Elles avaient été offertes au gouverneur de Falougia, mais il les a chassées. Il n'en voulait pas. Alors les combattants ont commencé à se chamailler pour les avoir. Un voulait payer, l'autre non et finalement ils les ont exécutées. Ils ont exécuté deux gamines. J'ai demandé pourquoi ils avaient fait ça. On m'a répondu : « Fitna (division), elles sèment le trouble entre les frères ». C'est le truc le plus fou que j'ai jamais vu. Si elles sèment le trouble entre les frères, ça veut dire qu'on doit exécuter toutes les femmes dans la rue ? C'est de la folie. »

Depuis, j'imagine ces deux enfants recroquevillées dans les draps grossier sensés les protéger de la folie des hommes, niées dans leur liberté, niées dans leur féminité naissante, niées dans leur humanité. Victimes terrorisées et anonymes attendant que la violence de soi-disant hommes se déchaîne. Puis j’imagine un « fier » guerrier de l'islam, plein de toute puissance et de pulsion de mort, s’avançant vers elles d'un pas lent et calme pour leur mettre à chacune une balle dans la tête. Et cette réponse, si naturellement donnée, cette justification délirante qui fait de ces victimes de la barbarie les seules responsable de cette barbarie, cette réponse me glace le sang. Où sont les hommes vertueux ? Où sont les justes ? Je ne vois que des faibles et des lâches.