J’ai promis à un ami décrire quelque chose pendant les vacances… et jusque à présent ces feignasses de muses n’ont pas daigné me gratifier de leur présence (pas beaucoup de succès auprès des femmes en ce moment !). Pour tenir en partie ma promesse, je poste sur ce blog une lettre que j’ai commise il y a quelques années dans l’espoir d’éblouir une belle italienne. Je n’ai plus de nouvelle de cette charmante personne mais la lettre est toujours marrante.

 

Paris, le 28 janvier 1999,

Chère Susanna,

Tout d'abord, 1aisse-moi te présenter mes meilleurs vœux pour l'année qui s`annonce. Je tiens aussi à te remercier pour le petit message téléphonique que tu as laissé sur le répondeur de mes parents. Cependant j'espère que tu me permettras un léger reproche. En effet, il semble que tu n'ais pas été très claire lorsque tu as parlé après le signal sonore. Mes parents, gens charmants mais fort simples n'ont pas compris quel était le contenu, ni quel était le destinataire de ton message. Cela a provoqué, dans ce doux foyer, une sorte de trouble cocasse qu'il convient que je te narre.

Ma mère, femme étonnante, trouva fort étrange et inquiétant que la douce voix d'une jeune créature à l'accent italien prononcé, promesse d'exotisme et de sensualité, fut enregistrée sur le répondeur réservé à l'usage de son couple tranquille. Elle nourrit immédiatement des soupçons à l'encontre de son mari, mon père (a vrai dire, elle ne pouvait porter ses soupçons sur personne d'autre puisqu'ils ne sont que deux dans l'appartement). Durant les jours suivants, son esprit ressassa sans cesse les interrogations les plus sombres : Qui est la mystérieuse voix ? Ou son mari a-t-il pu rencontrer cette fatale italienne ? Quels rapports les unissent ? Son mariage va-t-il résister à la tentatrice transalpine ? Faut-il mettre des champignons dans la carbonara ? Pourquoi les carabiniers ont-ils des plumes à la con sur leur casque ? Umberto Eco est-il le frère caché du célèbre humoriste français Carlos ? Faut-il détruire Carthage ?

 

Ces questions firent une telle sarabande dans son esprit perturbé qu'elle finit par en perdre l'appétit (ce qui dans ma famille est vraiment le signe d'un profond malaise) et le sommeil. En un mot, elle ne vivait plus. Aussi, après quelques jours de ce supplice mental, cette mère aimante, cette épouse attentionnée, constatant que sa santé s'étiolait aussi sûrement que si elle avait écouté le dernier disque d'Eros Ramazotti en boucle pendant des heures, décida de prendre les rênes de son destin en résolvant l'énigme de cette étrange étrangère qui menaçait l'ordonnance de sa vie bien rangée.

 

Son premier mouvement fut de tester son époux à l'aide de phrases perfides habillement glissées dans la conversation. S’il lui demandait quelque argent pour ses menus plaisirs, elle pointait aussitôt sur lui un doigt accusateur en lui disant d'un ton pathétique : « C’est à cause de dispendieux de ton espèce que l'Italie parvient difficilement a se plier aux critères de convergence imposés par Maastricht » ; ou s'il se plaignait que le facteur ne lui ait pas encore distribué son magazine préféré « Le petit Philatéliste affranchi »; elle s'arrachait les cheveux en hurlant : « Médisante vermine ! cloporte pustuleux ! Crois -tu que la poste italienne soit la septième merveille du monde ?", puis, à travers ses paupières mi-closes, elle lui glissait un long regard inquisiteur (un peu comme dans les films de S. Leone) en attendant qu'un signe imperceptible, un rougissement fugitif, une ombre de culpabilité dans  son regard ne trahisse son émoi.

 

Mais on ne vit pas marié 40 ans à la même femme sans  en conserver quelques séquelles, ou tout du moins, quelques habitudes. Aussi, lors de ces explosions verbales, mon père garda sa physionomie habituelle, c'est-à-dire cette sorte d'expression que l'on aurait plutôt tendance à rencontrer chez les poisons morts. Je ne veux pas dire que son air releva d'une déficience intellectuelle congénitale ou d'un quelconque crétinisme médical. Non ! son expression était plutôt le symptôme d'une profonde résignation et d'une absence totale. En effet, il a, depuis bien longtemps, appris à vivre dans un monde parallèle à celui de sa trop fantasque femme. Plus précisément depuis ce jour où, durant leur voyage de noces, elle avait fait le ménage de la chambre du luxueux l'hôtel où ils étaient descendus, refait le lit avec des draps qu'elle avait emportés de chez elle, exigé de visiter les cuisines pour vérifier l'hygiène du chef, forcé un chaufFeur de taxi à lui montrer sa licence et son permis de conduire, fait la leçon à un conservateur de musée sur l'inanité des oeuvres abstraites ( « un enfant pourrait faire la même chose »), agonit d'injures un vendeur de souvenirs aux prix jugés trop excessifs, tenté de persuader un jeune prêtre qui passait par là des dangers du célibat pour un homme dans la force de l'âge, écrasé quelques pieds de quidams innocents, menacé de mort les gens de la chambre voisines dont les ébats nocturnes troublaient son repos, et enfin, s'être endormie avec des ronflements qui auraient pu faire croire à la présence, dans la paisible citée, d'un Gulliver assoupi parmi des nains. Mon cher père, un saint homme, compris, ce jour là, que son équilibre mental serait sauvegardé s'il parvenait à s'extraire de la réalité trépidante et chaotique qu'allait lui faire vivre cette femme pendant de très longues années. On comprendra donc aisément que ce ne sont pas quelques petites sautes d'humeur qui l'auraient sorti du flegme protecteur dans lequel il s'était plongé voici près de 40 ans.

 

Voyant sa stratégie faire long feu, ma mère décida de passer au plan B (dans une bonne histoire il y a toujours un plan B). Pour cela elle acquit le petit nécessaire du parfait petit détective (qui se composait : d'un chapeau mou, de lunettes noires, d'une loupe et d'une fausse barbe) grâce auquel elle comptait suivre cet époux potentiellement infidèle. C'est ce qu'elle fit dès le lendemain. Mon père, armé de son attirail de pêche, tout à sa joie d'aller taquiner dorades et autres bestioles délicieuses pour la bouillabaisse, ne remarqua pas l'étrange détective qui le suivait.

 

Au grand étonnement de ma mère pour qui la pêche a toujours représenté l'alibi idéal pour aller courir la gueuse, le cher homme installa son matériel et s'installa lui-même avec tout le confort qui convient à cette activité. Sa femme prit position près de lui dans le renfoncement discret d'un mur et attendit. Les minutes passèrent et le supposé pécheur devant l'Eternel ne se révélait être qu'un banal pécheur à la ligne. Alors que cette attitude inattendue la plongeait dans un abîme de réflexion, ma mère remarqua qu'un attroupement se faisait progressivement autour d'elle. EIle se demandait pourquoi cette petite foule la dévisageait et la pressait ainsi lorsqu'elle entendit la réflexion suivante : "Si je te dis que c’est elle… mais oui, tu sais… Madame Zouma." Pour une meilleur compréhension, il faut peut-être expliquer que, d'une part, suivant les conseils de la boite du "Parfait petit détective", ma mère s'était scrupuleusement posé la fausse barbe, cependant, étourderie ou force de l'habitude, elle avait gardé sa robe à fleurs et ses chaussures à talons. Le petit détail frappait même l’œil le moins averti.  D'autre part, à la même période, une fête foraine avait élu domicile dans les environs. Le peuple, toujours avide de sensations fortes, s'y rendait en masse, surtout pour voir t'attraction la plus en vogue, à savoir, la Baraque des Monstres et sa grande vedette, la femme à barbe, la mystérieuse Madame Zouma. Aussi l'accoutrement de ma mère ne laissa à la cohue aucun doute quant à son identité : une femme + une barbe = Madame Zouma.

 

A mesure que les gens devenaient de plus en plus nombreux et de plus en plus démonstratifs, ma mère, qui avait peur de se faire repérée, les exhortait à circuler au tout du moins de faire silence par une série de gestes pas très significatifs. La foule croyant que cette gestuelle faisait partie du numéro se mit à applaudir à tout rompre. Aussi ma mère redoubla d'effort pour les faire taire. soudain un cri jaillit de la masse : "Regardez sa barbe, elle fout le camp !". En effet, l'agitation de ma mère, qui tenait à la fois de l'agent réglant la circulation et du chaman indien rentrant en transe, avait eu seulement pour effet de décoller sa barbe. Pendant qu'elle se promettait mentalement de régler son compte au vendeur qui lui avait refiler de la camelote, un mouvement agita l'audience. Si le public nous donne tout les jours la preuve de sa débilité en regardant en masse les programmes de TF1, on ne peut cependant pas lui retirer une qualité : on ne le roule pas lorsqu'il est question de pognon. Dans le cas présent, les gens voyant pendre lamentablement le postiche sur le visage de ma mère et se rappelant le prix d'entrée de la Baraque des Monstres, conçurent immédiatement le sentiment de s'être fait gruger. De toutes parts des voix s`élevèrent : "Escroc ! ", "Remboursez !" , "Voleuse !" , "Graine de Berlusconi !", "Aigrefin !" "Roland Dumas !", "Michel Noir !", "Qu’on  la pende !", "Non,  qu’on l’empale !", "Mais non… vous êtes devenus fous... qu’on l’écartèle !", "Et si on la brûlait ?". Ma mère, profitant de cette différence de points de vue quant au sort qu'on lui réservait, fila, telle une nonne poursuivie par le Diable en érection, vers l'asile de son foyer.

 

Bien qu'elle reconnut que les tentatives pour démasquer son mari s'étaient soldées par des échecs, elle décida néanmoins, par un enchaînement d'idées inexplicables de passer directement du stade du soupçon à celui de la vengeance. Et comme en matière de vengeance elle ne connaissait qu'un seul principe : "oeil pour oeil, dent pour dent", elle conçut le projet de tromper son mari avec le premier Italien qui lui tomberait sous la main. Son choix fut vite fait, il se porta sur celui qui tenait la pizzeria du bout de la rue. Vittorio Epericolosoporgersi était connu dans le quartier pour l'excellence de ses pizzas et sa silhouette qui rappelait celle d'une bouteille de Chianti. Quand je dis bouteille de chianti, je pense à celle avec la paille tout autour, parce que notre bonhomme pesait au bas mot 150 kilos. Le choix de ma mère aurait pu être plus judicieux. Elle aurait pu trouver un Casanova  ou même un Marcello Mastroianni. Mais la seule chose qui lui importait était qu'il fut italien, et puis, après tout, la vengeance exige quelques menus sacrifices. Aussi, dès le lendemain, elle s'arrangea au mieux, c'est-à-dire qu'elle mit sa robe à fleurs mais cette fois-ci elle s'abstint de porter la barbe postiche et le chapeau mou, et s'en alla faire du charme au restaurateur. Alors qu'elle pénétrait dans la gargote, mon père assouvissait ses deux grandes passions (la philatélie et la pêche) en regardant une cassette produite par TF1 vidéo sur la pêche au requin avec comme appâts des postiers vivants. Au moment où l'on accrochait le préposé des postes au bout de la ligne pour le traîner dans le sillage du bateau dans l'espoir d'une belle prise, la téléphone sonna. C'était son fils adoré, ce prodige d'intelligence, de beauté et de générosité, en un mot moi, qui appelait. Après avoir répondu aux différentes questions que je lui posais sur leur vie quotidienne, il me parla de cette étrange coup de fil qui, ce sont ses propres paroles, avait paru troubler quelque peu ma mère. II ne me fallut pas plus de temps qu'à Léonardo di Caprio pour créer une émeute de fans pour me rendre compte que le message émanait de la charmante Susanna, c'est-à­-dire de toi. Je sentis que cette révélation le soulageait, il m'assura d'ailleurs qu’il en parlerait à ma mère dés son retour. Après mon coup de fil, je ne par quel enchaînement du destin ou quel manigance d'un deus ex machina, ou tout simplement le fait d'avoir parlé de l'Italie avec moi, mais il fut pris d'une irrésistible envie de pizza. II alla donc à sa pizzeria préférée : chez Vittorio Epericolososporgersi. Lorsqu'il arriva dans le restaurant, la position de ma mère ne laissait aucune place à l'interprétation (elle essayait d'embrasser le bonhomme lui, de son côté, essayait de lui échapper). Et même si aucun crime contre l'honneur n'avait encore, été commis, il est cependant des moments dans la vie d'un homme où il faut laisser le sang méditerranéen parler, et pour mon père, malgré son flegme légendaire, ce moment était arrivé. II saisit le cuisinier et chercha de le précipiter dans le four à bois. Mais à cause de l'imposante masse de l'Italien, il ne le bougea pas d'un millimètre et se retrouva accrocher à lui tel un alpiniste sur la face Nord de l'Everest. Il changea donc de cible et employa plutôt son énergie à détruire le restaurant en hurlant, "Ha !  Messaline ! tu en veux de l’italien... je vais te faire César et Brutu, Cavalera rusticana, les brigades rouges, le parrain I, II et II, Cosa Nostra…tout ça va finir dans le sang et la tragédie... ".

 

Ma mère rétorqua, "Et toi! tu ne crois pas que j’ignore tes aventures italiennes... 

- Mes quoi ?

 - Ose nier que le message de l’autre fois ne t’était pas adressé.

 - Bién sûr que j’ose ! Ce message était pour ton fils.

 - Ne mêle pas cet être exceptionnel, plein de sagesse, d’humour et de charmes à tes turpitudes ­infâmes.

 

   - Mais puisque je te dis que c’est une amie à lui. Téléphone à Paris, il te le dira lui-même.

 

- Et comment tu le sais, toi, que c’est une de ses amies, cette créature ?

 

- lI vient de téléphoner à la maison."

 

Le ton de ma mère se radoucit tout â coup, "Et comment va-il ?

 

 - Bien, toujours fauché, mais sinon il va bien !

 

- Tant mieux ! Mais au fait, c’est qui cette italienne qui téléphone à mon petit, ce miracle de culture et de raffinement ? Encore une de ces maudites femmes fatales qui tournent autour de mon bébé de grâce et de sveltesse"

 

- Laisse faire, c’est la vie. Tu sais moi-même dans ma folle jeunesse..." Il prit sa femme par la taille. "D’ailleurs, tout à coup, je me sens étonnamment jeune, mon pigeonneau en sucre."

 

Elle rougit et dit "Oh ! Voyons, grand fou !", puis, d'un ton repentant, "Tu sais pour l’Italien, c’était parce que je croyais que toi et la femme du message… Tu sais  je suis désolée. "

 

II répondit, "Je sais, je sais,  ma gazelle d’amour"et il l'embrassa fougueusement.

 Ils furent interrompus par la timide voix du cuisinier venant de derrière la table où ce dernier s'était réfugié. "Vous savez, si ça peut vous rassurer, je ne suis pas Italien, je suis Suédois. Je m'appelle Bjorn Ðáøäĕöĝĩson mais il y a vingt ans quand j’ai racheté cette affaire j’ai laissé le nom sur la devanture. J’avais pensé que Ðáøäĕöĝĩson pour faire de la philosophie c’était bien mais pour vendre des pizzas c’était pas terrible...

 

- QUOI ??!!!" hurla ma mère, "Vous n’êtes pas italien et vous avez voulu abuser de moi !!" Puis, se retournant vers mon père, "Va s’y, mon chéri,  mets le feu à la gargotte et rentrons nous coucher."

 

C'est ainsi que, grâce à ton message, mes parents roucoulent comme de jeunes tourtereaux et que le quartier n'a plus de pizzeria.